concert pianist & Chamber musician

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© Le Temps - 13.01.2012

Culture & Societe

Christian Chamorel, la voix d'un pianiste

Le pianiste lausannois dirige un festival centré sur le lied et la musique de chambre sur les hauteurs de Lausanne. Il maîtrise autant le lied que les grandes fresques de Liszt

Julian Sykes

Christian Chamorel, c’est d’abord un œil, un œil bleu perçant. Ce qui guide le pianiste lausannois, c’est son oreille, son éclectisme, son envie de se frotter à la musique avec un grand M: «J’ai un mode de fonctionnement différent de la plupart de mes collègues. Souvent, ils tranchent entre une carrière de soliste, la musique de chambre et le lied. Moi, j’ai besoin d’une activité diversifiée: ça participe d’un équilibre de l’âme.»

On n’ira donc pas chercher une bête de scène chez Christian Chamorel. Ses moyens pianistiques, il les met au service des compositeurs qu’il aime, Liszt, Schumann, puis des partenaires avec lesquels il travaille. On sent cette empathie dans son regard, bleu perçant mais doux. L’an dernier, il lançait un festival, Le Mont Musical, qui marie sa passion du lied et de la musique de chambre (lire ci-contre). «La tradition du Liederabend n’est pas courante en Suisse romande. Il y a des gens qui n’attendent que d’être convertis.»

Christian Chamorel ne joue pas dans la cour des grands, style Carnegie Hall de New York, mais il mène une jolie carrière dans des festivals en France (les Serres d’Auteuil), en Allemagne (Klavierfestival Ruhr) et en Suisse (Menuhin Festival de Gstaad). Son art repose sur de solides moyens, un beau sens de l’architecture, un phrasé ample. C’est un spécialiste de Liszt, qu’il a abondamment joué (récemment aux Lisztomanias à Châteauroux) puis enregistré (deux CD parus chez Gallo et Doron). Il n’a pas peur de se mesurer au démoniaque Après une lecture de Dante. Il évoque Mozart, ce compositeur qui lui a valu ses premiers émois musicaux. «Mozart est le compositeur vers lequel je reviens le plus souvent.» Peut-être en raison de la nature si vocale de cette musique: «On sent chez un pianiste s’il a une affinité avec la voix. D’autres sont naturellement lyriques.»

Un père «pianiste de jazz à ses heures perdues», une mère qui «chantait dans des chœurs»: on comprend que le petit Christian soit devenu musicien. A sept ans, il prend ses premiers cours auprès de Claire Grin, mère du violoncelliste François Grin, membre du Quatuor Terpsycordes. Il parle de son apprentissage comme d’une suite de révélations: le jeu des deux mains ensemble, la découverte des accords, l’idée de la polyphonie. A 12 ans, il entre dans la classe de Christian Favre à Lausanne, «nature expansive», «sens de la ligne», obtient un diplôme d’enseignement à 15 ans, un diplôme de virtuosité à 17.

Il a besoin d’air, se perfectionne auprès de Gerhard Oppitz à Munich, architecte-né. Des kilomètres de partitions à assimiler, «beaucoup de Brahms, de Schumann». Il en profite pour approfondir la musique de chambre, puis le lied avec le passionnant Helmut Deustch, qui a beaucoup accompagné Angelika Kirschschlager. «C’était une personnalité forte, intimidante. Il avait très peu de patience avec les chanteurs nombrilistes, certaines sopranos en particulier. J’avais toujours peur en allant aux cours, mais il m’a tout de suite beaucoup aimé et apprécié.» Apprendre à épouser la respiration d’un chanteur, être à son écoute, sans trop lui faire d’ombre.

Christian Chamorel se dit qu’il sera accompagnateur. Mais voilà qu’à Zurich, où il se perfectionne encore, Homero Francesch réoriente sa carrière. «Pour lui, c’était aberrant que je privilégie tant le lied au détriment du répertoire solo avec le potentiel que j’avais.» Discipline de travail aiguë. Ethique très pure. «Je le voyais s’investir corps et âme pour moi. Je me disais que s’il souffrait pareillement pour moi, c’est qu’il y avait encore quelque chose à sortir.» Au point que le pianiste suisse affronte l’épreuve des concours.

Comme tant d’autres Européens, il fait face à des cohortes de pianistes asiatiques et russes. Au Concours Viotti à Vercelli, en Italie, il accède au dernier tour. Il joue le 3e Concerto de Beethoven et décroche le bronze. «C’est un cauchemar sur le moment. Quand vous êtes en finale, que vous n’avez pas eu le temps de travailler votre concerto et que vous savez qu’il y a un streaming sur Internet, c’est stressant.» Exercice d’hygiène, donc. Dépassement de soi.

Aujourd’hui, Christian Chamorel partage son temps entre l’enseignement au Conservatoire de Genève (un 50%), des concerts en Suisse et à l’étranger. Il en rougit presque, mais il passe plus de temps à l’ordinateur pour répondre à des mails, agender des concerts, fixer les programmes avec les organisateurs qu’à son instrument – même s’il est représenté par une agence à Paris. «Il faut une habileté d’entrepreneur pour faire carrière aujourd’hui. Paradoxalement, c’est quand je suis seul en tournée que je peux enfin penser à moi et à mon art.»

J. S.