concert pianist & Chamber musician

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© 24 Heures - 04.03.2010

Culture
Chopin et le mystère du piano

Matthieu Chenal

RENCONTRE - Alors que débutent les célébrations du bicentenaire de la naissance du compositeur polonais, les musiciens vaudois Pierre Goy et Christian Chamorel confrontent leur expérience autour de l’ancêtre du piano.

MATTHIEU CHENAL

«Caressez la touche, ne la heurtez pas», disait Frédéric Chopin à ses élèves de piano. Né voici deux cents ans en Pologne, le compositeur et musicien n’avait pas son pareil pour «toucher» le clavier de l’instrument. Le plus important à ses yeux: «savoir«lier»deux notes».

Mais quel rôle jouait l’instrument d’alors? Ses caractéristiques apparaissent comme essentielles, d’autant que les pianos de la première moitié du XIXe siècle ne ressemblaient pas au standard d’aujourd’hui. Pianoforte ou piano? Pour mieux saisir ces nuances et les enjeux d’un renouveau interprétatif, deux pianistes vaudois, Christian Chamorel, très à l’aise sur les Steinway modernes, et Pierre Goy, professeur de pianoforte au Conservatoire de Lausanne, se sont retrouvés à notre demande.

Rendez-vous pris au Conservatoire, autour d’une copie d’un pianoforte Fritz de 1815, semblable à ceux que Chopin a pu jouer dans sa jeunesse à Varsovie. L’instrument a l’air d’un poids plume par rapport au colosse noir qui lui fait de l’ombre, la Rolls des claviers modernes. A la première écoute, le son du pianoforte paraît chétif, un peu grêle même, mais intensément coloré. «Ecoutez comme on sent la différence de timbre entre les graves et les aigus! s’enthousiasme Pierre Goy. On entend distinctement les quatre voix humaines, basse, ténor, alto et soprano. Chopin était très attentif à cela. Or sur un piano moderne, le son est homogène de bas en haut. »


Plus digital que corporel

Ce pianoforte conserve des souvenirs du passé, comme ces pédales multiples, ces genouillères ou ces leviers qui font glisser des pièces de cuir ou de feutre pour modifier le son. Il y a même un registre de cornemuse (!) que Pierre Goy a utilisé dans une Mazurka de jeunesse du compositeur polonais. Christian Chamorel s’installe au clavier et le parcourt rapidement: «Oh là là! s’exclame-t-il, surpris par la réactivité du son et par l’étroitesse des touches. Les pianistes russes seraient malheureux sur un tel instrument!» Pierre Goy prévient d’emblée: «Si on joue trop fort, il se cabre; il «aboie», comme disait Chopin. Il faut forcément réduire ses mouvements. Cela nécessite une technique plus digitale que corporelle. »

Christian Chamorel s’extasie en revanche sur la transparence des notes graves du pianoforte: «Je me vois très bien faire du Mozart là-dessus, car je sens que j’ai de la peine à le jouer sur un piano moderne. Mais je dois avouer qu’à partir de Schumann ou de Chopin, je préfère le Steinway. Dans les Polonaises ou les Sonates, j’aime l’aspect physique du Steinway, j’aime pétrir cette pâte sonore. »

Pierre Goy ne voit pas d’opposition entre les deux approches, toutes deux légitimes: «J’ai simplement l’impression, en jouant sur un piano moderne, d’entendre une transposition. Mais on sait aussi par les témoignages des contemporains que les pianos de Pleyel, sous les doigts de Chopin, avaient une sonorité unique. Et ce son-là, on ne le retrouvera jamais. » •